Novembre 2026

Mensuel pratique et interactif de l’optique

Édito

Résister à la tentation ?

Faute de réforme structurelle, l’État poursuit sa logique de délestage, comme l’esquisse le PLFSS 2027 : transférer des pans entiers de dépenses vers les complémentaires santé. Un dialogue de sourds s’est d’ailleurs installé. Si les pouvoirs publics somment régulièrement les mutuelles d’absorber le choc sans répercussion tarifaire, les cotisations des assurés ne cessent de grimper. Forts de leurs relais politiques et conscients d’avoir affaire à un État endetté, donc vulnérable, les Ocam sont en position de force. Ils exigent une baisse de la taxe de solidarité additionnelle (TSA) avant d’accepter le moindre transfert de charges.
Mais c’est sur un autre terrain que les équilibres évoluent : celui de l’État, premier employeur de France. En alignant les fonctionnaires sur le privé en matière de protection sociale complémentaire, l’administration s’est soumise aux règles de la com mande publique. Des néo-assureurs comme Alan, allié à Allianz, s’y sont engouffrés. Après avoir rem porté des marchés auprès de grands ministères, l’assurtech tente aujourd’hui de décrocher celui de l’Ucanss, qui gère la couverture du personnel… de l’Assurance maladie elle-même. Ironie du sort.
Valorisé à 5,5 milliards € depuis sa levée de fonds de juin 2026, Alan n’est pas un assureur comme les autres. L’entreprise entend dépasser la seule prise en charge des soins pour faire de la prévention un pilier de son modèle. Sa plateforme numérique, nourrie par la donnée et l’intelligence artificielle, vise à accompagner les assurés en amont, à anticiper les risques et à orienter les parcours de soins. Une approche qui rejoint, au moins en partie, les priorités gouvernementales : rationaliser les dé penses. De quoi faire d’Alan un allié de circonstance des pouvoirs publics, à l’heure où les économies budgétaires relèvent de l’urgence absolue… Au risque de faire glisser le pilotage de la santé des Français vers une logique de plateforme centralisée. Au risque, aussi, diront les sceptiques, d’une “ubérisation” du système.

L’optique constitue en outre un terrain de choix pour Alan, qui prépare le déploiement de son propre ré seau fermé. Selon nos informations, celui-ci devrait rassembler environ 3 000 magasins partenaires sur les 15 000 recensés en France. Ce n’est pas un coup d’essai — l’entreprise s’était déjà associée à Optic 2000 en 2023 —, mais un changement d’échelle à la fois spectaculaire et prévisible. Car Alan ne va pas se contenter de négocier des tarifs ou d’orienter les flux de patients : avec son service Alan Shop, il vend et rembourse directe ment montures et lentilles via son application de puis plusieurs années. Il se targue notamment de prendre en charge à 100 % la contactologie, là où la Sécurité sociale ne rembourse les lentilles que sous certaines conditions. Une double offensive redoutable pour vos magasins, concurrencés à la fois sur les prix, les marques de distributeur et les lentilles de contact.
Alors, comment agir, si tel est votre objectif ? En empruntant la voie de la valeur, du conseil et de l’expertise. De la freination de la myopie à la basse vision, en passant par le sport, l’adaptation complexe et, demain, les lunettes connectées à l’IA, sur ces créneaux pointus, le porteur ne traque pas un rabais. Il cherche un professionnel de santé capable de résoudre son problème et de lui consacrer une heure, voire une heure et demie si nécessaire. Une vision du métier optimiste, constructive, exigeante et qui mérite d’être défendue. En résistant, cette fois, à la tentation ?

Pierre Tourtois-Laurent